Symbole d’un Buenos Aires considérée comme une petite Paris d’Amérique du Sud, l’Avenida Alvear est le mythe éternel du luxe porteño. Cet axe urbain ne cesse de réinventer à sa façon l’architecture de la ville. Entre palais qui sont des musées à ciel ouvert et un nouvel élan du luxe contemporain, nous parcourons l’emblématique couloir où la tradition architecturale coexiste avec le lifestyle le plus exclusif de la capitale.
Née en 1885 à l’initiative de l’Intendant Torcuato de Alvear — qui rebaptisa l’ancien chemin de « Bella Vista » en hommage à son père, Carlos María de Alvear — l’Avenida Alvear est bien plus qu’une rue : c’est un état d’esprit. De la placette Carlos Pellegrini jusqu’au monument à Alvear lui-même, ses trottoirs ont été témoins du refuge de l’aristocratie après la fièvre jaune de 1871 et du déploiement d’une architecture européenne qui a défini l’identité de Recoleta.
Aujourd’hui, l’Avenida Alvear vit un équilibre fascinant entre son passé de « tapis rouge » et une modernité qui mise sur la curation, l’excentricité et l’expérience.

Sept pâtés de maisons aux airs parisiens
L’Avenida Alvear est la rue aristocratique porteña par excellence, un catalogue vivant de la meilleure architecture académique et Art déco où chaque façade raconte une histoire de la Belle Époque argentine.
Vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe, de grandes résidences appartenant à des familles très importantes de la société porteña commencèrent à s’y construire. Bon nombre de ces édifices furent conçus principalement par des architectes italiens et français, ce qui contribua à lui conférer ce style caractéristique qui lui apporte une esthétique singulière et disruptive.
Ce n’est pas un hasard si les rues de Recoleta portent les noms d’anciens présidents argentins ayant coïncidé avec l’apogée de l’influence française : Manuel Quintana, José Uriburu, Marcelo Torcuato de Alvear et José Figueroa Alcorta. Se promener sur ses trottoirs permet d’admirer des jalons comme le Palacio Fernández Anchorena, où résida le président Marcelo Torcuato de Alvear et qui abrite aujourd’hui la Nonciature apostolique, représentation diplomatique du Vatican en Argentine.
On peut également visiter le Palacio Pereda, aujourd’hui Ambassade du Brésil, qui impose son allure Renaissance sur la placette Carlos Pellegrini ; ou encore le distinctif Palacio Duhau, projet néoclassique de Leon Dourge qui intègre désormais le luxe de l’hôtel Park Hyatt avec ses jardins en terrasses.
Mais, sans conteste, l’un des joyaux de l’Avenue est l’Alvear Palace Hotel, qui se distingue par la majesté de ses chambres et suites de styles Louis XIV et XVI, et a été classé Patrimoine historique de la Ville. Au sein de sa galerie, dans un séduisant jardin d’hiver, on peut visiter l’Orangerie, son salon de thé emblématique.

Avenida Alvear : quand le quotidien devient extraordinaire
Même dans ses mystères, comme la Résidence Maguire (ou Palacio Hume), l’architecture joue un rôle central : sa façade délibérément vieillie et ses grilles fermées à la chaîne alimentent des légendes de fantômes tout en protégeant l’intimité d’un art de vivre qui résiste à disparaître.
De par son style aux détails gothiques et l’hermétisme qui l’entoure, les voisins l’ont surnommée « le château de Dracula ». Ce sont les mythes et les codes propres à une vie sociale qui bat dans des recoins comme Clarísimo, le restaurant de Parera et Alvear qui fonctionne comme un véritable « club » de quartier. Là, entre cafés et conversations de voisins de toujours, se croisent des histoires de fantômes, des anecdotes d’anciens présidents ou de célébrités internationales qui cherchaient la chaleur de l’anonymat.

La réinvention du luxe : bijoux, parfums et cafés d’auteur
Si certaines enseignes internationales de prêt-à-porter se sont retirées, le vide a été comblé par des propositions qui réinterprètent l’élégance de Recoleta sous un regard contemporain :
- Expériences sensorielles : l’ouverture d’Édition Privée a transformé la façon de consommer les fragrances, traitant le parfum comme une œuvre d’art dans un palais qui semble suspendu dans le temps.
- Le nouveau classicisme : chez Heritage, la Joyería Jean-Pierre propose un luxe avec mémoire, en mettant à l’honneur des pièces vintage et des montres de collection qui font écho à l’éternité de l’Avenida Alvear.
- Culture au fil de la promenade : la proximité avec le Musée National des Beaux-Arts et le Centre Culturel Recoleta renforce un art de vivre où l’art n’est pas une sortie occasionnelle, mais une partie du paysage quotidien.
- Points de rencontre : outre Clarísimo, pour les habitués du quartier, l’élégance silencieuse renaît avec Esmero, un café de spécialité qui voue un véritable culte au détail et à la vue sur la plaza Pellegrini.
Un classique immuable
En dépit des évolutions économiques au fil des décennies, l’Avenida Alvear reste le cœur du BAFA (Buenos Aires Fashion Distrito de Moda) et démontre que la véritable distinction n’est pas statique.
Que ce soit en se promenant sous ses réverbères dorés ou en parcourant ses galeries iconiques comme la Galería Alvear ou la Promenade, l’Avenue nous rappelle que certaines valeurs sont permanentes. Walter Mektoubdjian, propriétaire d’Ariete, légendaire maison d’antiquités, a parfaitement conscience que la sélection des pièces ne se fait pas en fonction de l’emplacement, mais que sa contribution a contribué à forger une identité.
« Ma mère a commencé en 1970 avec ce qu’en France on appelle les arts de la table : verres, couverts, listes de mariage… » raconte Walter. « Nous avons historiquement représenté de nombreuses maisons françaises. Nous représentions Hermès avant son arrivée en Argentine, ainsi que Puiforcat ou Saint Louis, une cristallerie très réputée, comparable à Baccarat. Toutes ces maisons ont été introduites par Ariete en Amérique du Sud », assure-t-il, précisant qu’ils travaillent encore avec beaucoup d’entre elles par le biais de pièces vintage.

Sur le profil du client ou du collectionneur qui fréquente l’Avenue, Walter est attentif aux logiques qu’imposent les plateformes, au fait d’évoluer dans un circuit presque cérémoniel et à la demande des étrangers qui visitent la boutique : « Nous avons commencé à développer nos propres lignes autour de produits autochtones en cuir, qui plaisent beaucoup aux Européens en quête de notre empreinte. Nous avons développé notre ligne de cristal et de verres, avec des artisans qui travaillent en exclusivité pour nous selon nos propres designs. Au fond, nous aimons ce que nous faisons et nous le faisons avec passion. »

La façade de Recoleta lui évoque aussi Salamanque, en Espagne, mais il n’en continue pas moins de la voir comme le merveilleux espace quotidien qu’elle est, admiré à travers le monde entier. « Recoleta nous dépasse de loin. Parfois, nous les Argentins, nous ne mesurons pas à leur juste valeur les trésors que nous avons. Le quartier est formidable, surtout maintenant que la sécurité est très bien assurée. C’est un plaisir de venir travailler ici chaque jour », affirme-t-il avec fierté.
Que ce soit pour la majesté de ses coupoles, le parfum d’un café d’auteur ou ses propositions contemporaines, l’Avenida Alvear reste le cœur d’un Buenos Aires qui sait vieillir avec une grâce incomparable.

















