« Faire sortir de l’ombre ce qui était tombé dans l’oubli. Être un passeur ». Malungo, librairie de la culture afro à Buenos Aires

Malungo libros s’est imposée comme la première librairie de culture afro non pas de Buenos Aires, mais de la foire du Parque Centenario, où elle occupe l’emplacement 44. Un projet de livres et de militantisme que Roberto Ruiz Sena a construit seul, porté par sa passion pour le reggae et l’histoire afro-argentine.


Un groupe d’enfants en uniforme scolaire passe devant Malungo sans un regard. Ils ignorent sans doute que le nom de cette librairie afro évoque le compagnon, le camarade, le frère de route. Une belle invitation à s’approcher de l’emplacement numéro 44 du marché aux livres du Parque Centenario, qui se distingue des autres au premier coup d’œil. On y trouve des ouvrages sur l’histoire africaine, des drapeaux d’Éthiopie et de Libye, des masques tribaux et des portraits de la militaire afro-argentine María Remedios del Valle.

Les enfants traversent la rue. Aucun d’eux ne sait que cet espace est, selon les spécialistes et les lecteurs, la première librairie afro ou « afrocentrée » du pays. Et encore moins que son propriétaire, Roberto Ruiz Sena, a quitté un emploi salarié après onze ans pour s’y consacrer entièrement.

Il est seize heures, en cet après-midi ensoleillé de septembre. Le bruit des bulldozers perturbe l’accès à la place, en travaux de réfection. Roberto porte une chemise turquoise à détails rouges et un bracelet de San Lorenzo au poignet droit. Il découpe aux ciseaux et remet en ordre des pages jaunies de revues de boxe. « Au public, je peux surtout proposer une bibliographie afrocentrée. Ensuite, un peu de sport, un peu de rock, un peu de politique », commente-t-il tout en collant du scotch sur Pascual Pérez, champion poids mouche de 1954, comme s’il s’apprêtait à remonter sur le ring. « Ça, vous ne m’en détournerez pas. C’est ce que je consomme moi-même. Je vends ce qui me plaît ».

Aux origines de Malungo Libros : du reggae à l’histoire afro-argentine

Malungo est né de la passion de Roberto pour le reggae. Un portrait de Bob Marley, accroché derrière lui, semble cautionner ses propos. Au début des années 1990, il traduisait les paroles de ses musiciens préférés dans une émission de radio. « Beaucoup parlaient de bateaux, de gens amenés ici, enlevés d’Afrique, réduits en esclavage », raconte-t-il. Il avait besoin de comprendre pourquoi ses idoles étaient noires, alors il notait à la hâte les titres qui apparaissaient dans les films américains. Il entrait dans les librairies de l’Avenida Corrientes et demandait des ouvrages sur l’histoire afro-argentine : on lui répondait qu’il était fou, qu’il n’y avait pas de Noirs dans le pays.

Las múltiples referencias (libros y revistas) de Malungo Libros abre una puerta a unas culturas lejanas de Argentina y tan ricas. Foto: Malungo Libros.
Les multiples références (livres et revues) de Malungo Libros ouvrent une porte vers des cultures lointaines, si riches, éloignées de l’Argentine. Photo : Malungo Libros.

Si les figures de sa jeunesse avaient été blanches, pense Roberto, il ne serait pas aujourd’hui à la tête du projet. L’autobiographie du militant afro-américain Malcolm X a transformé sa vision du monde. « Ça a changé ma vie. Je me suis totalement reconnu en lui. C’est ma Bible, mon livre de chevet. Dans le bidonville, il y a trente ans, qui le connaissait ? Aujourd’hui, on vous en parle peut-être », confie Roberto en évoquant son enfance à Lanús.

Comment Malungo est devenue une référence de la culture afro à Buenos Aires

Le manque de libraires spécialisés en afrocentrisme l’a poussé à monter son propre stand dans des foires indépendantes jusqu’à obtenir l’emplacement au Centenario en 2022. « Être ici, ça vous donne une autre légitimité. Avant, je devais m’installer à un coin de rue pour livrer les commandes… Ou bien les lecteurs venaient m’acheter des livres chez moi, à Valentín Alsina, parce qu’il n’y avait pas d’autre endroit », assure-t-il.

Roberto vend des exemplaires épuisés, des éditions anciennes et des textes rapportés de ses voyages. Des publications du Cap-Vert, du Burkina Faso ou d’Égypte, impossibles à trouver chez les éditeurs commerciaux. Une partie du fonds provient d’auteurs dont les œuvres dormaient dans des entrepôts ou chez eux. « Des gens qui apportaient leur livre dans une librairie et qui ne le voyaient jamais mis en rayon. Il finissait perdu dans une caisse, dans une cave, comme s’il n’avait jamais existé. Alors, ils renonçaient », raconte Roberto. « J’ai fini par savoir qui étaient ces gens, déjà bien âgés. Alors j’y allais, je frappais à leur porte et je leur disais que je cherchais à leur acheter leurs livres. C’est comme ça que sont nées des relations. Je voulais faire sortir de l’ombre ce qui était tombé dans l’oubli. C’était un peu comme être un passeur ».

Outre la littérature afro, Roberto propose un rayon boxe, avec une attention particulière et un soutien pour la boxe féminine. Une rareté qu’il conserve précieusement est un recueil de poèmes d’Anselmo Casares, le boxeur qui a écrit la phrase « quand le gong sonne, on vous enlève jusqu’au tabouret », attribuée à tort à « Ringo » Bonavena.

Parmi la clientèle de Malungo, on trouve des chercheurs et des éditeurs, mais aussi des maçons, des militants et des voisins de Caballito. Roberto souligne que la plupart de ceux qui reviennent sont des femmes, tandis que les hommes achètent une fois et ne reviennent peut-être jamais.

Le catalogue tourne, ce qui suscite les plaintes de certains visiteurs. « Avant, j’en envoyais un, mais il se mettait à jour tout le temps. Dans plusieurs cas, il manquait un des livres parce qu’il s’agissait, par exemple, d’une édition spéciale », soutient Roberto. « Bon, à partir de maintenant, consultez les réseaux, demandez-moi ou venez fouiller », leur indiquait-il.

spécialiste de la thématique afro

Les marchands de la foire deviennent eux aussi acheteurs les uns chez les autres. Un jeune homme repart avec un exemplaire d’occasion d’El espejo africano sur le conseil du voisin de Malungo, qui l’avait envoyé parler au « spécialiste de la thématique afro ». Roberto sourit, précise qu’il s’agit d’un titre de Liliana Bodoc très discuté dans le milieu universitaire, et se fait payer par virement.

Afin de rénover le local, Roberto a organisé des tombolas parmi ses abonnés sur Instagram. Le contexte économique complique par moments l’acquisition de nouvelles publications et l’entretien du lieu. « Les gens m’ont énormément aidé. Ils ont donné de l’argent pour acheter le matériel et payer la main-d’œuvre. Tout s’est fait grâce à leur soutien », remercie-t-il.

L’objectif futur de Roberto dépasse Malungo : fonder à Buenos Aires une bibliothèque publique afrocentrée où n’importe qui pourrait entrer, sans frais ni distinction d’aucune sorte. « En 200 ans d’histoire de l’État argentin, personne n’a eu l’idée d’ouvrir une librairie comme celle-ci. Moi, je l’ai fait. Mon rêve, c’est qu’une bibliothèque ouvre ses portes, où les gens puissent venir faire des recherches. Peu importe que ce soit moi qui la gère ou non, l’essentiel, c’est qu’elle existe ».


Malungo Libros en 3 questions

Qu’est-ce que Malungo Libros ?

Malungo est la première librairie de culture afro de la foire aux livres du Parque Centenario, à Buenos Aires. Elle propose une bibliographie afrocentrée, des éditions épuisées et des publications difficiles à trouver chez les éditeurs commerciaux, ainsi qu’un rayon boxe.

Où se trouve Malungo, la librairie de culture afro à Buenos Aires ?

Malungo occupe l’emplacement 44 de la foire aux livres du Parque Centenario, dans le quartier de Caballito. Ouvert les samedis, dimanches et jours fériés (sauf le 31 décembre et le 1er janvier), de 10h à 20h environ.

Qui est le propriétaire de Malungo Libros ?

Roberto Ruiz Sena est le fondateur et propriétaire de Malungo. Il a quitté un emploi salarié après onze ans pour se consacrer entièrement à la librairie.

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