Roberto Arlt a conquis son destin d’écrivain « emporté par le travail » et a marqué le début du roman moderne portègne avec Les sept fous. La chercheuse et écrivaine Sylvia Saítta, spécialiste de l’œuvre de Roberto Arlt, nous explique pourquoi l’auteur est devenu un classique de la littérature argentine.
La Revue : Qui était Roberto Arlt ?
Sylvia Saítta : Il est né à Buenos Aires en 1900 et a fait partie de cette merveilleuse génération qui a lancé la littérature moderne argentine. Ce fut le moment où des jeunes ont opéré « une redistribution des cartes » : Jorge Luis Borges, Oliverio Girondo, Roberto Arlt, Raúl González Tuñón ont proposé de penser la littérature argentine différemment, en mobilisant divers genres littéraires. Par exemple, la gauchesque et sa continuité dans une littérature plus liée au monde rural. L’exemple le plus connu est le grand roman de Ricardo Güiraldes, Don Segundo Sombra qui, curieusement, est publié la même année que le premier roman de Roberto Arlt, Le jouet enragé (El juguete rabioso). Ces deux romans datent de 1926. On considère ainsi que Ricardo Güiraldes clôt la tradition du roman gauchesque, tandis qu’Arlt ouvre l’ère du roman moderne et urbain. Arlt fut avant tout un grand chroniqueur. C’est comme ça qu’il gagnait sa vie et c’est grâce à cette activité qu’il a pu devenir écrivain. Il a écrit des romans, des chroniques et de nombreuses pièces de théâtre.
LR : Comment mesurer sa pertinence dans la littérature nationale ?
Sy. Sa. : C’était un autodidacte et il est entré dans la littérature « emporté par le travail », comme il le disait lui-même. Il écrivait en commettant des erreurs grammaticales, des fautes d’orthographe. Il exhibait ses carences. Il choisit lui-même de se présenter de cette manière, comme la personne qu’il est : fils d’immigrés, issu de milieux populaires, n’ayant pas terminé l’école. Le fils de personne, sans contacts, ni emplois ni argent… Et malgré tout cela, il propose une vision de ce que doit être la littérature argentine et surtout dans quelle langue l’écrire. À cette époque, la littérature nationale est encore en pleine définition. Elle se pense, s’essaye, se demande ce que signifie écrire de la littérature argentine et comment écrire une littérature nationale ? Ou encore : comment différencier l’espagnol rioplatense de l’espagnol péninsulaire, ou d’autres modulations de l’espagnol ? Les interventions d’Arlt ont occupé une place très importante dans ce débat. Ricardo Piglia a dit qu’il y avait deux grandes avenues dans la littérature argentine : l’avenue Arlt et l’avenue Borges.
LR : Quelle place occupent Les 7 fous (Los siete locos) et Les lance-flammes (Los lanzallamas) dans la trajectoire d’Arlt ?
Sy. Sa. : Les sept fous (et sa suite Les lance-flammes) est le grand roman de la modernité. J’aime penser cette œuvre en résonance avec Manhattan Transfer ou Berlin Alexanderplatz. Ce sont les grands romans de la modernité et de la modernisation au début du XXe siècle (pour les États-Unis et l’Allemagne, respectivement). Dans Les sept fous, nous trouvons la représentation de la ville moderne. Nous nous trouvons face à ce qui se passe à ce moment-là dans cette Buenos Aires qui, tout comme Berlin, reçoit une vague d’immigrants et devient une sorte de Babel, dans laquelle coexistent cultures, langues, traditions de différentes parties du monde. Le roman a pour centre la ville moderne et rend compte d’un moment de modernisation extrêmement accéléré. Comme l’a bien défini Marshall Berman dans Tout ce qui est solide se volatilise : la modernité génère la fascination pour la nouveauté et l’angoisse pour ce qui est en train de se perdre. Et je crois que la force d’Arlt c’est de saisir tout cela. Ce sentiment contradictoire de vivre une modernisation vertigineuse. La fascination et en même temps l’angoisse.
LR : Est-ce le début de la littérature argentine dans l’espace urbain ?
Sy. Sa. : Ce qu’Arlt réalise avec Les sept fous est unique. Ce qu’il opère avec Buenos Aires pourrait se produire dans n’importe quelle autre ville moderne et c’est ce qui le différencie d’autres écrivains argentins qui écrivent aussi sur Buenos Aires à cette époque. Les romans d’Arlt sont traversés par les thèmes qui alimentent les débats de tout l’Occident. Dans les grands romans, dans les grandes métropoles ou les grandes villes qui se modernisent au même moment, que ce soit en Amérique ou dans certaines zones d’Europe. Mais Arlt présente un grand défi pour un lecteur non argentin : il est très difficile à traduire. Pas à cause de ses thématiques, mais en raison de sa langue. Ses romans, quoiqu’extrêmement cosmopolites, sont très ancrés dans une modulation de l’espagnol rioplatense. Arlt croise un discours très littéraire et livresque avec la langue de la rue et le lunfardo.

















