Le choripán, l’Argentine entre deux tranches de pain

Dans les rues de Buenos Aires, comme dans les estancias de la pampa, un sandwich unit tous les Argentins : le choripán. Entre tradition et modernité, ce mets populaire révèle l’essence d’une culture gastronomique ancrée dans l’art de la grillade.


Les effluves de viande grillée flottent dans l’air de la capitale argentine. Il est 18 heures et les parrillas de la Costanera Sur s’animent déjà. Dans le quartier voisin de Puerto Madero, les grills chauffent, prêts à cuire la viande, ingrédient sacré de la gastronomie nationale. Sur les barreaux des parrillas, chauffés par la braise, les chorizos crépitent en libérant leurs arômes rustiques. Dans quelques minutes, ils seront glissés dans un pan francés croustillant, nappés de chimichurri vert et acidulé.

Ce sandwich emblématique, dont le nom contracte astucieusement « chorizo » et « pan » (pain), transcende les classes sociales argentines. Du dirigeant d’entreprise au gardien de but de l’équipe nationale, en passant par l’ouvrier et le serveur, tous ont un jour mordu dans cette spécialité qui marie simplicité et gourmandise.

Le choripán: un savant mélange de viande argentine

Pour saisir l’âme du choripán, il faut d’abord comprendre la spécificité du chorizo argentin. Contrairement à celui, espagnol, séché et relevé au piment, la version locale se compose d’un mélange de viande bovine et porcine, parfumée aux épices comme le paprika, l’origan et l’ail.

« Le secret d’un bon chorizo, c’est avant tout la qualité de la viande », explique Miguel, troisième génération de boucher dans le quartier de Palermo. Installé derrière son étal depuis de longues années, cet homme aux mains marquées par le métier confectionne quotidiennement plusieurs dizaines de kilos de chorizos.

« Mon père m’a appris qu’il fallait respecter les proportions : 60% de porc, 40% de bœuf. La viande de porc apporte le gras nécessaire, celle de bœuf la fermeté », détaille-t-il en malaxant la préparation. « Ici, en Argentine, on peut ajouter aussi un peu de bacon haché, ça donne cette texture particulière qu’on ne trouve nulle part ailleurs. »

Le chorizo argentin se mange frais, un jour ou deux après sa fabrication. Il conserve ainsi une texture moelleuse et des saveurs intenses. Cette saucisse à base de porc et de bœuf se doit d’être grillée à feu moyen pendant une bonne demi-heure.

« Le plus important, c’est de ne jamais piquer la saucisse avant ni pendant la cuisson.»

« Sinon, tous les sucs s’échappent et on se retrouve avec quelque chose de sec, sans intérêt. Un bon chorizo doit éclater sous la dent et libérer son jus », insiste Miguel. En une bouchée, le jus de la viande, mélangé au croquant de la salade et au goût de la tomate, explose en bouche.

Chorípan
Chorípan dans une parilla de Thames – Palermo Soho Ph : Estelle du Port de Loriol

La chimichurri, l’Argentine en sauce

Si le chorizo constitue l’âme du sandwich, le chimichurri en est l’esprit. Cette sauce verte, mélange de persil, coriandre, ail, huile d’olive et vinaigre, accompagne invariablement le chorípan.

Chaque famille, chaque restaurant possède sa propre version, transmise de génération en génération comme un trésor culinaire. Son origine est incertaine, elle remonterait selon certains aux migrants britanniques qui interpellaient les serveurs avec un « gimme curry », pour assaisonner leur viande.

Dans tous les cas, la préparation du chimichurri relève aujourd’hui du rituel. Les herbes sont finement ciselées au couteau – jamais au mixeur, qui écrase les fibres et altère les saveurs. L’huile, généreusement versée, vient lier l’ensemble tandis qu’une pointe de vinaigre apporte l’acidité nécessaire.

Si le chorizo constitue l’âme du sandwich, le chimichurri en est l’esprit.

Le phénomène social et culturel du choripán

Au-delà de ses qualités gustatives, le choripán incarne un véritable phénomène social. Aux abords des stades de football, il fait partie intégrante de l’expérience du supporter. Les stands sillonnent les gradins, leurs cris rythmant la previa (= l’avant-match), et les mi-temps. « ¡Hay chori! », résonne comme un hymne populaire dans l’enceinte de La Bombonera ou du stade Monumental.

« C’est un symbole de la culture gastronomique populaire », convient Patricia Aguirre, anthropologue de l’alimentation. Cette dimension populaire ne doit pas masquer l’évolution récente du choripán vers une certaine sophistication. Les restaurants haut de gamme de Palermo proposent désormais leurs propres interprétations, utilisant des viandes d’exception et des pains artisanaux. Certains chefs n’hésitent pas à revisiter la recette traditionnelle, y ajoutant des fromages affinés ou des légumes grillés.

Cette gentrification culinaire suscite quelques grincements de dents chez les puristes. « Le choripán, c’est fait pour être simple et accessible à tous », tempête Carmen Berasategui, cette Portègne, fan de choripán, croisée en terrasse d’un café de Palermo, en plein apéro.

« Je le considère comme un « aliment accessible », il est bon marché, facile à obtenir, facile à préparer et, il possède une grande capacité à vous rassasier pendant des heures. Il contient également de la viande qui est un ingrédient fondamental dans ce que nous imaginons comme « notre cuisine », « sans viande, il n’y a pas de nourriture » comme le disaient les grands-mères. », reprend Aguirre.

Pour ce qui est de la question sanitaire, la spécialiste balaie les doutes du revers de la main, en convoquant un argument culturel incontestable, constaté au quotidien par les équipes de BAC : « Ici, contrairement à la France, toutes les viandes se consomment cuites, voire très cuites. Ceci en raison des craintes liées à l’hydatidose (une maladie provoquée par la consommation de viande, NDLR). Ce kyste est détruit à plus de 70 degrés, ce qui garantit qu’il est sûr de manger un choripán. »

Chorípan
Chorípan, sandwich typiquement argentin

L’avenir d’un classique

Aujourd’hui, le choripán continue d’évoluer, tout en respectant ses fondamentaux. Les nouvelles générations d’Argentins redécouvrent ce patrimoine culinaire avec un œil neuf, et les régions d’Argentine ont certaines spécialités. Les food trucks spécialisés se multiplient dans les quartiers branchés, proposant des versions créatives qui respectent néanmoins les codes traditionnels, comme El Chapulín, ou Chori.

tant qu’il y aura des Argentins, il y aura des choripáns

Cette capacité d’adaptation explique sans doute la pérennité du choripán. Plus qu’un simple sandwich, il est un pilier de l’identité argentine : métissage culturel, goût du partage, rapport à la viande et à la grillade. Dans un monde en mutation rapide, il demeure une constante rassurante.

Alors que le soleil décline sur Buenos Aires et que les parrillas s’apprêtent à vivre leur rush du soir, une certitude demeure : tant qu’il y aura des Argentins, il y aura des choripáns. Et dans cette simple évidence se cache peut-être l’une des clés de compréhension de cette nation passionnée, où la gastronomie ne se contente jamais d’être qu’une affaire de goût.

Estelle du Port de Loriol
Estelle du Port de Loriol
Française à Buenos Aires pour étoffer mes talents de journaliste !

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