Marta & Federico, une amitié qui reste une énigme

Marta Minujín et Federico Peralta Ramos, deux géants de l’art argentin, avaient beaucoup en commun et adoraient proclamer leur amour l’un pour l’autre. Aujourd’hui, connaître précisément la raison de leur « divorce » amical relève de la fiction. Mais comme, à La Revue, nous adorons les fictions, nous avons mené l’enquête.


 

Un jour, au beau milieu des années 1970, Marta Minujín a composé le numéro de téléphone de son ami (et alter ego) Federico Peralta Ramos. Rien d’inhabituel entre les deux amis intimes. Sauf que, ce jour-là, en entendant sa voix, Federico lui a raccroché brutalement au nez. Depuis ce jour-là, Federico a cessé de lui adresser la parole et ne l’a plus jamais saluée. Selon Marta, il l’ignorait complètement. Quand on lui demandait des explications, Federico répondait toujours quelque chose comme : « Je me suis divorcé de Marta parce que je suis las qu’elle me vole mes idées » ou « je suis las de la nourrir métaphysiquement ». Ainsi s’est produite la rupture entre deux personnages fondamentaux de l’histoire de l’art contemporain argentin. Deux planètes à part entière qui se sont retrouvés sur la même  orbite pendant un certain temps. Alors, peut-on vraiment divorcer d’un ami ? Comment nomme-t-on ces ruptures qui surviennent parfois entre amis ?

Affinité cosmique

Federico et Marta faisaient partie de l’avant-garde artistique porteña des années 1960 qui, avec l’Institut Di Tella comme navire amiral, a bouleversé tous les paramètres de l’art argentin. Ces deux excentriques ont su faire communauté dans les bars de la « manzana loca », tel qu’on appelait les environs du Di Tella. Ils se montraient ensemble à la Galerie del Este, au Florida Garden ou à La Rambla. Ils se sont connus dans cet environnement si varié d’artistes étranges, de discussions de café, d’ébullition d’idées et d’expérimentations créatives. On dit que le peintre Pier Cantamessa fut l’entremetteur de cette amitié. Pendant un temps, ils formaient une sorte de trio surnommé « les trois mousquetaires ». Mais dans ce rapprochement, il y avait une chimie spéciale entre Marta et Federico, ils se sont aimés, unis par une affinité cosmique, puis sont devenus inséparables.

Federico fut le précurseur d’un dadaïsme local, une sorte de Duchamp porteño, selon María Gainza, qui a fait du geste artistique sa marque de fabrique. Il a commencé comme artiste plasticien, mais est rapidement devenu lui-même l’objet de son œuvre : ses interventions publiques, générant des situations, poursuivant des conversations, récitant, écrivant sur des serviettes ou chantant des chansons comme « L’heure des magiciens ». Il était ancré à Buenos Aires : « J’aime être ici « , dit son poème. Marta, en revanche, voyageait. Dans les années 1960, elle a fait de longs séjours à Paris, où elle a développé ses sculptures habitables avec des matelas et les premiers happenings, et aussi à New York, où elle a embrassé le mouvement hippie, la psychédélisme et le pop art. Quand elle revenait en Argentine, elle réalisait des projets ambitieux comme les installations La Menesunda ou El Batacazo. Mais dès qu’elle obtenait une source de financement, elle repartait à l’étranger.

Les premiers clous du cercueil

Quand ils se retrouvaient à Buenos Aires, Federico et Marta se retrouvaient tous les jours au Florida Garden et passaient l’après-midi à discuter. Marta affirme qu’ils étaient liés par une sorte d’amour platonique, qu’ils inventaient sans cesse et aimaient parler poétiquement. « Nous mangions des œufs durs avec du café. Une fois, j’ai demandé un œuf et Federico en a demandé deux ; j’en ai demandé trois et Federico en a demandé quatre, et ainsi de suite jusqu’à manger plus de vingt », raconte-t-elle dans le livre Del infinito al bife, d’Esteban Feune de Colombi. Ils fêtaient leur anniversaire à un jour d’intervalle, Federico le 29 janvier et Marta le 30. Ils aimaient les fêter ensemble dans un restaurant de la rue Reconquista. Ils s’adoraient. Quand Marta prenait du LSD, il en gardait un sur lui sans le prendre (lui ne buvait pas d’alcool et ne consommait pas de drogues). Federico fréquentait les bordels et cabarets, et Marta l’y accompagnait souvent. Ils parlaient avec des prostituées, des stripteaseuses et des contorsionnistes. Federico emmenait même Marta à ses séances avec le psychanalyste Jaime Rojas-Bermúdez.

Aujourd’hui, Minujín affirme que leur rupture était due à la jalousie de Federico. En 1975, elle a réalisé la performance participative La Academia del Fracaso au CAyC, une œuvre née des conversations avec Peralta Ramos au Florida Garden. Elle l’a invité à parler, et Federico a commencé à la critiquer : elle partait aux États-Unis pour voler des idées et les ramener en Argentine. Ce n’était pas atypique, Federico avait l’habitude de faire de telles choses quand on l’invitait à prendre la parole. Mais peut-être ces mots furent-ils réellement les premiers clous du cercueil dans lequel reposerait plus tard leur amitié. Ils étaient différents. Tous deux ont remporté la bourse Guggenheim : Minujín en 1966, avec laquelle elle s’est rendue à New York ; Peralta Ramos en 1968, mais au lieu de voyager aux États-Unis, il est resté à Buenos Aires et a dépensé l’argent en invitant tous ses amis à grand dîner à l’hôtel Alvear.

Rumeurs, histoires, inventions

Les amitiés sont des territoires fragiles, mouvants. Ce lien parfois ne trouve pas sa place dans la hiérarchie des relations interpersonnelles, à l’ombre du couple ou de la famille qui ont des cadres légaux qui les légitiment. C’est pourquoi la rupture d’une amitié tombe toujours dans l’oubli. Une amitié peut se terminer par l’usure du temps, par la perte d’intérêts communs, par la distance, ou peut prendre fin à partir d’une confrontation. En anglais, il existe le terme « feud », qui fait référence à une longue inimitié due à un désaccord stupide. « Feud » est le titre de la série de Ryan Murphy qui a porté à l’écran d’emblématiques querelles de la culture populaire américaine du XXe siècle : la dispute entre Joan Crawford et Bette Davis lors du tournage de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? et la mésentente entre Truman Capote et ses riches amies de la haute société new-yorkaise. Dans une réalité parallèle, si nous voulions tourner une nouvelle saison de « Feud » en Amérique du Sud, la rupture du lien entre Federico Peralta Ramos et Marta Minujín serait un excellent point de départ.

Un lien rompu entre deux amis est un hiatus qui offre un espace blanc sur lequel laisser libre cours à l’imagination. Dans le domaine de la fiction, nous pouvons élaborer une liste infinie de raisons qui auraient pu conduire deux personnes très proches à prendre des chemins séparés. Nous pouvons imaginer Federico Peralta Ramos tournant le dos à Marta Minujín dans le Florida Garden ou Marta détruisant les œuvres que Federico lui avait offertes à des temps plus heureux. Une amitié est avant tout un secret. Seuls les intéressés connaissent vraiment ce qui s’est passé entre eux. Tenter de s’en approcher de l’extérieur, c’est s’assurer un échec. Le reste n’est que rumeurs, commérages, inventions. Mais la fiction s’avère aussi un réconfort salutaire face à l’indicible. Federico est mort en 1992. Marta s’en souvient avec tendresse, puisqu’il restera toujours son meilleur ami du monde de l’art. Leurs années d’amitié  sont devenues mythiques. Les motifs de leur séparation restent une énigme, qui continue de flotter dans le ciel de Buenos Aires.

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