Sang, ombres et frisson morbide dans un spectacle qui ressuscite la tradition du Grand Guignol pour parler d’une époque traversée par la violence comme divertissement. Jusqu’au 30 mai à Villa Crespo.
Que se passerait-il si un malentendu éclatait au sein d’un groupe de thérapie collective ? La personne qui anime la séance pourrait probablement désamorcer le conflit avant qu’il ne tourne mal.
Mais dans Splatter Rojo Sangre, le problème est tout autre : les participants du groupe sont des tueurs en série, et l’animateur de la séance est qui plus est un prédateur sexuel. Le spectacle se joue au Fandango Teatro, dans le quartier de Villa Crespo, tout au long du mois de mai (avec une pause pour le mois de la Coupe du monde). Daniel Dalmaroni signe le texte et Alexis Quartino la mise en scène, construisant ensemble un spectacle où la terreur, le grotesque et le gore deviennent expérience collective.
Splatter Rojo Sangre : un compte à rebours vers le désastre
À peine entré en salle, une silhouette entièrement vêtue de noir accueille les spectateurs au son d’une mélodie inquiétante au violon. Un tic-tac persistant s’installe aussitôt, qui traverse toute la pièce. Plus que le passage du temps, ce son fonctionne comme une minuterie de l’inévitable : quelque chose va exploter. Une sensation constante de compte à rebours s’installe, comme si chaque confession et chaque interaction rapprochaient un peu plus les personnages du point de rupture.
Au fil des scènes apparaissent des figures familières pour tout fan de films d’horreur : la femme enfantine qui se plaint de démangeaisons intimes après avoir acheté un string dans la rue ; une autre qui sanglote inconsolablement en s’agrippant à un chapelet, comme si la culpabilité pouvait encore la sauver ; un homme en bretelles aux mains raides semble incapable de contenir la violence qui le traverse ; la veuve noire, l’empoisonneuse, le tueur sexuel, la victime devenue monstre après une histoire d’abus, le criminel impulsif qui tue dans un délit de fuite. La pièce comprend parfaitement quelque chose d’essentiel : les amateurs d’horreur aiment reconnaître leurs archétypes.
Le théâtre de l’horreur et la tradition du Grand Guignol
Splatter Rojo Sangre ne cherche pas à échapper au cliché, mais à l’utiliser comme langage commun. Il y a quelque chose de profondément ludique dans cette reconnaissance. Le spectateur sait quel type de personnage il a devant lui avant même que le personnage n’ouvre la bouche. La pièce travaille sur la mémoire collective du slasher, du cinéma d’exploitation et du gore pour construire une expérience qui oscille entre malaise, humour noir et excès.
Mais l’aspect peut-être le plus intéressant de la mise en scène réside dans la façon dont elle ressuscite une tradition théâtrale aujourd’hui oubliée : celle du Grand Guignol parisien de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Dans ce théâtre-là, le public venait précisément pour assister à des mutilations, des meurtres, du faux sang et des effets spéciaux artisanaux. Il ne s’agissait pas seulement de peur, mais aussi de fascination.
Le sang, les organes et les blessures exposées faisaient partie du spectacle. Et le spectateur trouvait son plaisir précisément dans cet artifice visible. Splatter Rojo Sangre s’inscrit dans cette même logique. La pièce revendique le trucage théâtral : le sang exagéré, les viscères factices, les corps difformes et la théâtralité explicite de l’horreur ne cherchent pas le réalisme, mais l’impact.
À une époque dominée par les effets numériques et les écrans, le spectacle renoue avec quelque chose d’artisanal. Le gore fonctionne ici comme mécanisme scénique, à la manière d’une attraction de fête foraine macabre où le public savoure autant le frisson que la mécanique qui le produit.
Quand le théâtre se fait cinéma
La mise en scène trouve également des moments particulièrement forts dans le travail de la lumière et des ombres. À un moment, les corps sont projetés, déformés, sur une surface éclairée, générant des images qui évoquent à la fois l’expressionnisme allemand et le cinéma slasher.

Ce travail visuel est l’une des grandes réussites de la mise en scène, car il permet à l’horreur de ne pas reposer uniquement sur le choc gore. Il y a une mise en scène qui sait que la terreur peut aussi naître de l’image, et pas seulement du sang.
Le plaisir de la violence
Nous vivons entourés d’images violentes. Les réseaux sociaux, les journaux télévisés, le true crime et les discours politiques agressifs ont transformé la violence en une forme supplémentaire de circulation visuelle. Dans ce contexte, le gore cesse d’être une esthétique marginale pour devenir un miroir déformant de l’époque.
Loin de chercher le prestige solennel du théâtre traditionnel, Splatter Rojo Sangre revendique l’excès et le mauvais goût comme une esthétique à part entière. Et c’est précisément là que réside une grande partie de sa puissance. C’est un spectacle pensé pour les fans du genre horrifique, pour ceux qui ont grandi en regardant des slashers, des films d’exploitation et du cinéma de série B saturé de sang et d’effets chocs.
Mais il fonctionne aussi comme un rappel qu’il existe d’autres façons possibles de faire du théâtre. Des propositions où l’artifice, le choc et le morbide ne sont pas des défauts, mais le cœur du dispositif.
Car sous le faux sang, les ombres et les organes exposés, quelque chose de plus inquiétant transparaît : une société qui, depuis longtemps, a fait de la violence un spectacle.
Où boire un verre et grignoter à Villa Crespo, avant ou après la représentation ?
En sortant, le quartier offre quelques bonnes adresses aux prix accessibles et à la bonne cuisine :
- El Torito de Villa Crespo : économique, parrilla style bodegón et des plats généreux à partager
- Molino Norteño : les empanadas et le tamal y sont particulièrement recherchés.
- El Chiri de Villa Kreplaj : cuisine juive avec une touche de magie, comme le dit sa description.

















