{"id":156047,"date":"2026-02-18T09:20:50","date_gmt":"2026-02-18T12:20:50","guid":{"rendered":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/?p=156047"},"modified":"2026-03-27T11:22:23","modified_gmt":"2026-03-27T14:22:23","slug":"larevue4-harwicz-matate-amor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/fr\/larevue4-harwicz-matate-amor\/","title":{"rendered":"Sans mesurer les risques, avec Ariana Harwicz"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Un jour, elle a fait ses valises, travers\u00e9 l&rsquo;Atlantique et s&rsquo;est install\u00e9e dans un coin perdu du centre de la France. L\u00e0-bas, elle a connu l&rsquo;amour, la maternit\u00e9, la solitude de la campagne\u2026 De l\u00e0 est n\u00e9 son premier roman, port\u00e9 au grand \u00e9cran et \u00e0 Hollywood par le producteur Martin Scorsese. Qui se cache derri\u00e8re <b>Ariana Harwicz,<\/b> l&rsquo;autrice argentine de l&rsquo;ann\u00e9e ?<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab C&rsquo;est une chose d&rsquo;\u00e9couter de la musique en marchant dans les bois, c&rsquo;en est une autre de le faire dans une maison silencieuse. La musique est id\u00e9ale pour te faire appr\u00e9hender autrement ce que tu es en train de voir \u00bb, nous dit Ariana par WhatsApp, depuis l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du double tick bleu brillant. Voil\u00e0 des ann\u00e9es qu&rsquo;elle d\u00e9ambule sur les chemins qui bordent les collines et les vall\u00e9es de la Bourgogne fran\u00e7aise, sous le ciel couvert de l&rsquo;hiver europ\u00e9en. Elle vit dans un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">lieu-dit<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> isol\u00e9 pr\u00e8s de La Charit\u00e9-sur-Loire, village m\u00e9di\u00e9val de cinq mille habitants. C&rsquo;est sur cette terre, travers\u00e9e par un fleuve et des vignobles, que la femme, n\u00e9e \u00e0 douze mille kilom\u00e8tres de l\u00e0, est devenue \u00e9crivaine.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ariana Harwicz est n\u00e9e le 13 d\u00e9cembre 1977 \u00e0 Buenos Aires, \u00e0 la clinique Otamendi. Fille de Carlos, distributeur et exploitant de cin\u00e9ma, ancien militant dans les ann\u00e9es soixante-dix, dont le p\u00e8re \u00e9tait venu au monde sur le bateau qui transportait la famille fuyant la mis\u00e8re de la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Ils venaient d&rsquo;un village d&rsquo;une pauvret\u00e9 extr\u00eame, situ\u00e9 entre la Pologne et la Russie. Gr\u00e2ce \u00e0 la sueur du grand-p\u00e8re d&rsquo;Ariana, sa famille s&rsquo;est hiss\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 la classe moyenne \u00e9duqu\u00e9e. Ariana est aussi la fille de Silvia, psychologue et ancienne institutrice de maternelle, dont les anc\u00eatres \u00e9taient polonais. Silvia et Carlos ont eu deux enfants : Ariana est l&rsquo;a\u00een\u00e9e. Ensemble, ils formaient une famille de culture juive, qui c\u00e9l\u00e9brait toutes les f\u00eates, mais ne fr\u00e9quentait pas la synagogue. \u00ab Elle a grandi avec \u00e7a \u00bb, dit son p\u00e8re Carlos. Si le mariage des parents ne dura que quelques ann\u00e9es, le lien familial ne fut jamais rompu.<\/span><\/p>\n<h2><b>Un langage \u00e0 soi<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Je me souviens d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 assez malheureuse en soci\u00e9t\u00e9 et au sein des groupes ; m\u00eame si j&rsquo;ai pass\u00e9 toute mon enfance dans des clubs, des voyages et des colonies, je me sentais mal dans ces situations \u00bb, dit l&rsquo;autrice de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La d\u00e9bil mental<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Precoz<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (non traduits), l&rsquo;une des \u00e9crivaines embl\u00e9matiques de la litt\u00e9rature f\u00e9minine latino-am\u00e9ricaine du premier quart du XXIe si\u00e8cle, dont le roman <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Cr\u00e8ve, mon amour<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 au cin\u00e9ma \u00e0 Hollywood gr\u00e2ce \u00e0 Martin Scorsese.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Durant ces premi\u00e8res ann\u00e9es, elle se cachait. Dans le refuge d&rsquo;une montagne, lors d&rsquo;un voyage en Patagonie. Dans des marches solitaires direction l&rsquo;horizon, le long des voies ferr\u00e9es. Dans des promenades nocturnes \u00e0 v\u00e9lo. Elle s&rsquo;inventa un langage, un jargon qu&rsquo;elle seule comprenait. Le monologue dans sa t\u00eate \u00e9tait in\u00e9puisable. \u00ab En vacances, je regardais beaucoup \u00e0 travers la fen\u00eatre, vers le bas. Et je me disais : c&rsquo;est dingue, il y a des gens qui sautent, qui se jettent dans le vide, comment ce serait de sauter ?\u00a0\u00bb Elle dit qu&rsquo;elle avait une vie int\u00e9rieure qui la comblait, et une autre qu&rsquo;il fallait affronter pour trouver sa place au milieu des autres. Une t\u00eate un peu romanesque. \u00ab C&rsquo;est comme \u00e7a que je me per\u00e7ois \u2014 avec cette voix ferme et si particuli\u00e8re. Je ne sais pas comment les autres me voyaient. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais la vie int\u00e9rieure ne restait pas derri\u00e8re des portes closes. \u00ab Elle explorait les limites, comme dans son \u00e9criture \u2014 raconte Carlos dans un autre fil de conversation WhatsApp. Une fois, elle est partie marcher seule sur la plage. Elle \u00e9tait petite, on s&rsquo;est inqui\u00e9t\u00e9s. Quasi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, nous l\u2019avons retrouv\u00e9e plusieurs heures plus tard. Elle nous a expliqu\u00e9 tr\u00e8s calmement qu&rsquo;elle \u00e9tait partie parce qu&rsquo;elle voulait voir ce qu&rsquo;il y avait plus loin. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour Gabriela Halperin, psychologue et coordinatrice du p\u00f4le handicap et enfance de l&rsquo;Association Mutuelle Isra\u00e9lite Argentine (AMIA), et amie d&rsquo;enfance, \u00ab Ari est de ces personnes qui ont toujours une longueur d&rsquo;avance \u00bb \u2014 elle \u00e9crit, double tick bleu, le reste reste suivra, en messages vocaux : \u00ab Je l&rsquo;ai connue le deuxi\u00e8me jour de CE1. On se connaissait tous, mais elle est entr\u00e9e directement et s&rsquo;est assise au fond de la classe. La ma\u00eetresse a dit : \u00ab\u00a0Bon, je vous demande, s&rsquo;il vous pla\u00eet, d&rsquo;accueillir une nouvelle camarade qui est arriv\u00e9e aujourd&rsquo;hui\u2026\u00a0\u00bb, et Ariana a lev\u00e9 la t\u00eate : \u00ab\u00a0Je m&rsquo;appelle Ariana et mes parents sont s\u00e9par\u00e9s.\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait en 1984, le sujet \u00e9tait tabou. Je suis rentr\u00e9e chez moi, je n&rsquo;ai rien dit, mais je suis rest\u00e9e \u00e0 me demander ce que \u00e7a voulait dire d&rsquo;avoir des parents s\u00e9par\u00e9s. Ils \u00e9taient d\u00e9coup\u00e9s en morceaux, ou quoi ? \u00bb<\/span><\/p>\n<h2><b>Une place dans le monde<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Comme beaucoup d&rsquo;enfants de la communaut\u00e9, Ariana fr\u00e9quentait le club Hebraica, en particulier dans le cadre du groupe d&rsquo;action sociale. Jos\u00e9 Esses, \u00e9crivain, ami de cette \u00e9poque et membre de Mitdanev (\u00ab b\u00e9n\u00e9vole \u00bb en h\u00e9breu), nous raconte : \u00ab On \u00e9tait dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix. L&rsquo;id\u00e9e selon laquelle les assos et ONG couvraient ce que l&rsquo;\u00c9tat aurait d\u00fb faire \u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9pandue. C&rsquo;\u00e9tait un discours assez fort. Nous appartenions \u00e0 une institution juive de classe moyenne ais\u00e9e. Alors, bien-s\u00fbr, Ariana portait un regard critique. Il y avait des contradictions qu&rsquo;on d\u00e9battait aussi.\u00a0\u00bb Avec Ariana, Jos\u00e9 a r\u00e9alis\u00e9 des visites dans des \u00e9coles rurales et des activit\u00e9s dans les quartiers de Lugano, Soldati, la villa 21 et la villa 31. Ils obtenaient aussi des billets pour voyager dans d&rsquo;autres provinces, en allant directement interpeller des d\u00e9put\u00e9s et des s\u00e9nateurs pour qu&rsquo;ils leur c\u00e8dent ceux auxquels leur mandat parlementaire leur donnait droit. Le reste des dons, ils le r\u00e9coltaient aupr\u00e8s des membres du club. \u00ab Ce que l&rsquo;Hebraica de Pilar mettait au rebut finissait dans des \u00e9coles rurales \u00bb, souligne Jos\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ariana compl\u00e8te ce souvenir, compos\u00e9 de routes, de bidonvilles et de pieds nus : \u00ab On allait dans des communaut\u00e9s indig\u00e8nes. On organisait des conf\u00e9rences, des cin\u00e9-d\u00e9bats, on apprenait aux enfants \u00e0 se laver les dents, on parlait de contraception. \u00bb\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;une des exp\u00e9riences dont elle garde le souvenir le plus fort a eu lieu au sein de la communaut\u00e9 mapuche pr\u00e8s de Zapala, dans le Neuqu\u00e9n. \u00ab On y est all\u00e9s plusieurs fois et on \u00e9tait directement confront\u00e9s d&rsquo;autres fa\u00e7ons de penser, de c\u00e9l\u00e9brer, de souffrir, de jouir. Les relations, l&rsquo;amour, la haine, l&rsquo;enfance. C&rsquo;\u00e9tait vivre dans leur communaut\u00e9, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, partager leurs repas et leur culture. J&rsquo;ai beaucoup appris d&rsquo;eux. \u00bb Jos\u00e9 ajoute\u00a0: \u00ab Ils nous invitaient \u00e0 des asados, des anniversaires, \u00e0 boire le mat\u00e9. Comme on y est all\u00e9s plusieurs ann\u00e9es de suite, un lien s&rsquo;est form\u00e9 avec les gens de la communaut\u00e9. Ariana se faisait remarquer. Une fois, elle a eu une conversation tr\u00e8s directe avec l&rsquo;un des gars pour lui expliquer les m\u00e9thodes contraceptives.\u00a0\u00bb Malgr\u00e9 l&#8217;empathie, le choc culturel \u00e9tait bien pr\u00e9sent : Jos\u00e9 raconte un \u00e9pisode o\u00f9 quelqu&rsquo;un de la communaut\u00e9 avait touch\u00e9 les fesses d&rsquo;une des filles, et comment ils avaient d\u00fb faire face \u00e0 des comportements alors consid\u00e9r\u00e9s comme normaux.<\/span><\/p>\n<h2><b>Les po\u00e8tes maudits, l&rsquo;op\u00e9ra, Nietzsche<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;\u00e9cole primaire termin\u00e9e, Ariana s&rsquo;est inscrite dans un lyc\u00e9e artistique, toujours dans Mitdanev. Peinture, danse, th\u00e9\u00e2tre, cin\u00e9ma. Elle a tout essay\u00e9. La litt\u00e9rature aussi, m\u00ealant le besoin de se cacher \u00e0 l&rsquo;avidit\u00e9 de d\u00e9couvrir ce que le monde avait encore \u00e0 lui offrir. Elle faisait l&rsquo;\u00e9cole buissonni\u00e8re pour s&rsquo;\u00e9chapper sur la terrasse du lyc\u00e9e lire les po\u00e8tes maudits et surr\u00e9alistes, Oliverio Girondo, Arthur Rimbaud. Et aussi Cort\u00e1zar, Borges et Pizarnik. Plus tard, au niveau sup\u00e9rieur, Heidegger et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">The Journals of John Cheever<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque qu&rsquo;elle a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9couter l&rsquo;op\u00e9ra et les nocturnes de piano.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab C&rsquo;\u00e9tait comme si elle voulait tout vivre, tout savoir \u2014 se rappelle Federico Cardone, son professeur de cin\u00e9ma au lyc\u00e9e. Par moments, elle \u00e9tait le centre de la classe : elle s&rsquo;int\u00e9ressait, participait, posait des questions. Une fois, on a parl\u00e9 longtemps parce qu&rsquo;elle avait ador\u00e9 l&rsquo;histoire de la R\u00e9publique de Weimar. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas au programme, mais on a pass\u00e9 tout le cours \u00e0 en parler parce qu&rsquo;elle n&rsquo;arr\u00eatait pas de poser des questions. \u00bb Mais il y avait aussi des moments o\u00f9 elle ne disait pas un mot. \u00ab Soit \u00e7a l&rsquo;int\u00e9ressait \u00e9norm\u00e9ment, soit elle trouvait \u00e7a totalement soporifique. Pas de juste milieu. Elle \u00e9tait adolescente, mais je crois qu&rsquo;il y avait quelque chose de plus. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0J&rsquo;ai toujours eu une sensibilit\u00e9 artistique\u00a0\u00bb, affirme Ariana, et j&rsquo;imagine que pendant qu&rsquo;elle me raconte \u00e7a, elle marche entre les vignes d\u00e9nud\u00e9es, peut-\u00eatre qu&rsquo;elle foule la neige, peut-\u00eatre que le froid engourdit ses doigts. \u00ab\u00a0Le probl\u00e8me, c&rsquo;est que je ne savais pas que je pouvais \u00e9crire des romans. Je ne m&rsquo;\u00e9tais jamais imagin\u00e9e comme \u00e9crivaine.\u00a0\u00bb C&rsquo;est pourquoi elle a finalement choisi deux fili\u00e8res : Sc\u00e9nario et Dramaturgie, toutes deux li\u00e9es au cin\u00e9ma. Pendant longtemps, elle a cru avoir enfin trouv\u00e9 sa voie. Mais quelque chose ne lui convenait pas tout \u00e0 fait, la contenait, peut-\u00eatre dans la forme, peut-\u00eatre dans la technique. Carlos me raconte que depuis toute petite, Ariana \u00e9tait la personne d\u00e9sign\u00e9e pour \u00e9crire les discours pour les f\u00eates scolaires. Silvia pr\u00e9cise qu\u2019\u00e0 la fin du primaire, c&rsquo;est elle qui avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e de celui de fin d&rsquo;ann\u00e9e. \u00ab On pleurait tous tellement c&rsquo;\u00e9tait \u00e9mouvant. \u00bb<\/span><\/p>\n<h2><b>Le sens de l&rsquo;\u00e9criture<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Le processus d&rsquo;\u00e9criture est toujours le m\u00eame, reprend Ariana, que ce soit pour \u00eatre traduit dans vingt langues ou dans aucune. C&rsquo;est toujours la m\u00eame op\u00e9ration. La vie commence \u00e0 se brouiller. Quand je suis vraiment dans l&rsquo;\u00e9criture, le paysage de la vie se m\u00e9tamorphose avec ce que j&rsquo;\u00e9cris. Tout devient tr\u00e8s \u00e9trange. C&rsquo;est une sorte de b\u00e9n\u00e9diction qui n&rsquo;existe que quand on \u00e9crit. \u00bb Aussi bien <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Cr\u00e8ve, mon amour<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> que <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La d\u00e9bil mental<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Precoz<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Degenerado<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Erreur de jugement<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Desertar<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">El ruido de una \u00e9poca<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (non traduits) ont cette caract\u00e9ristique : elle les a \u00e9crits seule dans les diff\u00e9rentes maisons de campagne o\u00f9 elle a successivement v\u00e9cu. Des vignobles, des collines m\u00e9di\u00e9vales, des for\u00eats sans voisins. \u00ab Chaque maison \u00e9tait une sorte de plateau de tournage cr\u00e9\u00e9 pour le livre. Comme dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">The Truman Show<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> ou <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La vie est belle<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00bb. Elle compl\u00e8te l&rsquo;id\u00e9e : \u00ab C&rsquo;est comme si tout \u00e9tait dispos\u00e9 l\u00e0 pour l&rsquo;\u00e9criture. \u00bb Et elle ajoute que l&rsquo;\u00e9criture r\u00e9ordonne la vie. \u00ab Quelque chose qui, dans la vie, semblait n&rsquo;avoir aucun sens, en a un dans la litt\u00e9rature. Tout prend du sens ; alors que, dans la vie, rien. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Quand j&rsquo;ai lu son premier livre, \u00e0 la premi\u00e8re page, au premier paragraphe, je l&rsquo;ai reconnue imm\u00e9diatement \u2014 assure Federico. Je n&rsquo;avais jamais lu sa prose ; je connaissais sa fa\u00e7on d&rsquo;\u00e9crire \u00e0 travers les sc\u00e9narios, mais je ressentais la m\u00eame chose que ce qui se passait en classe : elle \u00e9crivait en vivant. \u00bb Jos\u00e9 Esses ajoute : \u00ab Ce regard sur les marges, sur les gens en situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9, n&rsquo;a pas chang\u00e9. Cet engagement \u00e0 toujours se poser une question de plus reste intact. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le monde des marges attirait tellement Ariana que dans sa prime jeunesse elle fait son sac \u00e0 dos et pris la route. Direction : le Chiapas. Sur une plage nudiste, elle manque de se noyer parce qu&rsquo;elle avait nag\u00e9 si loin qu&rsquo;\u00e0 un moment, en se retournant, elle ne savait plus dans quelle direction se trouvait le rivage. \u00c0 dix-huit ans, elle est partie \u00e0 Cuba et est tomb\u00e9e amoureuse d&rsquo;un dissident du r\u00e9gime de Fidel Castro. \u00ab Elle n&rsquo;a jamais mesur\u00e9 les risques \u2014 dit son p\u00e8re. Et c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;est son \u00e9criture. Elle se lance, sans filet, la t\u00eate baiss\u00e9e. \u00c0 seize ans, elle s&rsquo;est disput\u00e9e avec un petit ami, est sortie de chez elle \u00e0 deux heures du matin, a pris un taxi. Quand le chauffeur lui a demand\u00e9 o\u00f9 ils allaient, elle lui a dit : \u00ab\u00a0D\u00e9marrez.\u00a0\u00bb \u00bb<\/span><\/p>\n<h2><b>La campagne, la solitude, Hollywood<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Qualifi\u00e9e de politiquement incorrecte par certains observateurs culturels, l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;Ariana Harwicz est all\u00e9e aussi loin qu&rsquo;elle. Un jour, elle a fait ses valises, pour faire en sens inverse la travers\u00e9e du m\u00eame Oc\u00e9an Atlantique que ses anc\u00eatres, pour s&rsquo;installer dans un coin perdu du centre de la France. Elle y a form\u00e9 un couple et eu son premier fils, Juli\u00e1n. Elle vit aujourd&rsquo;hui avec l&rsquo;\u00e9crivain argentin Edgardo Scott, avec qui elle a eu son deuxi\u00e8me fils, Eliot. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e comme professeure de cin\u00e9ma, jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 elle s&rsquo;est assise devant l&rsquo;ordinateur pour taper les pages de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Cr\u00e8ve, mon amour<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Puis les lecteurs ont suivis, les bonnes critiques, les grandes maisons d&rsquo;\u00e9dition, l&rsquo;adaptation hollywoodienne, et un retour au cin\u00e9ma v\u00e9cu comme un passage dans un brouillard lors de sa visite au Festival de Cannes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Tout \u00e9tait tr\u00e8s flou, fantasmagorique. Et \u00e7a l&rsquo;est encore \u2014 dit-elle \u2014, parce que maintenant arrivent les Oscars, les Golden Globes, et je vois les photos de Scorsese avec Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, Sissy Spacek, Nick Nolte, tout le merchandising, les sorties mondiales, et je n&rsquo;arrive pas \u00e0 r\u00e9aliser. Ce qui est r\u00e9el, c&rsquo;est d&rsquo;\u00e9crire les romans : ce moment de solitude absolue, de double vie, d&rsquo;\u00e9cran partag\u00e9, o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 psychique de ce qui est \u00e9crit est plus r\u00e9elle que ce qu&rsquo;on vit au quotidien. Comme si l&rsquo;arbre \u00e9crit \u00e9tait plus r\u00e9el que l&rsquo;arbre qu&rsquo;on voit en face de la maison. Cette inversion des r\u00f4les. Tout \u00e7a, c&rsquo;est ce qui me rend heureuse. Le reste commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 me donner le vertige. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C&rsquo;est son dernier message vocal, parce qu&rsquo;elle a d\u00e9j\u00e0 parcouru le sentier de pierres, mont\u00e9 la marche de l&rsquo;entr\u00e9e recouverte de neige, laiss\u00e9 derri\u00e8re elle le ciel couvert. Les autres voix se tairont elles aussi, chacune en son temps, apr\u00e8s avoir donn\u00e9 forme aux souvenirs de cette femme qu&rsquo;elles aiment et admirent. En attendant, dans la solitude d&rsquo;une autre maison perdue au milieu d&rsquo;une for\u00eat de Bourgogne \u2014 l&rsquo;op\u00e9ra <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Werther<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> de Massenet et les nocturnes de piano dans l&rsquo;air \u2014, Ariana Harwicz s&rsquo;assi\u00e9ra pour \u00e9crire son prochain roman, explorera l&rsquo;inconfort de la pens\u00e9e, traversera le langage par-del\u00e0 les fronti\u00e8res.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jour, elle a fait ses valises, travers\u00e9 l&rsquo;Atlantique et s&rsquo;est install\u00e9e dans un coin perdu du centre de la France. L\u00e0-bas, elle a connu l&rsquo;amour, la maternit\u00e9, la solitude de la campagne\u2026 De l\u00e0 est n\u00e9 son premier roman, port\u00e9 au grand \u00e9cran et \u00e0 Hollywood par le producteur Martin Scorsese. 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