{"id":149598,"date":"2025-04-01T14:01:16","date_gmt":"2025-04-01T17:01:16","guid":{"rendered":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/?p=149598"},"modified":"2025-05-27T10:52:25","modified_gmt":"2025-05-27T13:52:25","slug":"larevue3-proust","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/fr\/larevue3-proust\/","title":{"rendered":"\u00c0 la recherche de l&rsquo;amiti\u00e9 perdue"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Dans un bar de Recoleta, des lecteurs d&rsquo;un certain \u00e2ge plongent dans une \u0153uvre infinie. En s&rsquo;\u00e9garant entre les lignes du roman, ils deviennent des amis involontaires&#8230; \u00ab\u00a0Amis de Proust\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Proust \u00e9tait contre l&rsquo;amiti\u00e9, qu&rsquo;il d\u00e9crit comme une exp\u00e9rience pleine de contradictions et source de malaises. Une perte de temps qui l&rsquo;\u00e9loignait de son v\u00e9ritable plaisir : \u00eatre seul dans ses pens\u00e9es. Mais ce qu&rsquo;il n&rsquo;aurait jamais imagin\u00e9, c&rsquo;est que, presque un si\u00e8cle plus tard, son \u0153uvre embl\u00e9matique, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 la recherche du temps perdu<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, serait la raison qui pousse un groupe de vieux lecteurs \u00e0 se r\u00e9unir, depuis des d\u00e9cennies, dans un bar de Buenos Aires. Lire et analyser son texte, voil\u00e0 leur but. Mais aussi discuter de certains des aspects les plus profonds de la condition humaine, comme le passage du temps, la mort, la m\u00e9moire.<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><b>R\u00e9seau affectif<\/b><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">En bons proustiens, les membres de ce groupe ne se consid\u00e8rent pas comme des amis au sens traditionnel. Pourtant, au fil des ans, ils ont r\u00e9ussi \u00e0 former un v\u00e9ritable r\u00e9seau affectif autour de l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Nous sommes collectivement amis de Proust\u00a0\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, affirme Alberto, l&rsquo;un des fondateurs du groupe. Ces rencontres, qui continuent d&rsquo;avoir lieu, le dernier samedi de chaque mois, dans un bar de Recoleta, ont \u00e9t\u00e9 immortalis\u00e9es par la r\u00e9alisatrice Mar\u00eda \u00c1lvarez. Son documentaire s&rsquo;appelle, tout simplement : <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">El tiempo perdido<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> (2020). Elle a suivi le groupe pendant quatre ans, au point d&rsquo;en devenir un \u00e9l\u00e9ment-cl\u00e9. C&rsquo;est elle qui m&rsquo;a ouvert la porte \u00e0 l&rsquo;une de ces rencontres. En l&rsquo;occurrence : d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la lecture du dernier chapitre du septi\u00e8me tome.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">La table n&rsquo;accueille aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;un tiers des participants originaux et pourtant, il y a un \u00e9l\u00e9ment profond\u00e9ment \u00e9mouvant dans ce rituel maintenu pendant plus de 23 ans. Leur rituel transcende le contenu du roman\u00a0car il a cr\u00e9\u00e9 un espace d&rsquo;appartenance ayant r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9. Le groupe a non seulement surv\u00e9cu \u00e0 la fermeture du bar de Tribunales qui l&rsquo;a vu na\u00eetre, mais il a \u00e9galement surmont\u00e9 l&rsquo;absence de certains de ses piliers fondamentaux, se maintenant debout comme un acte authentique de r\u00e9sistance bas\u00e9 sur l&rsquo;amour de la litt\u00e9rature, de l&rsquo;art et de Proust. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Certains arrivent et d&rsquo;autres partent, mais je n&rsquo;ai jamais dout\u00e9 qu&rsquo;ils viendraient\u00a0\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, confie Mar\u00eda \u00c1lvarez.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Tout ce qui se passe lors de ces rencontres va \u00e0 contre-courant de notre contemporan\u00e9it\u00e9 : l&rsquo;\u0153uvre qu&rsquo;ils lisent est monumentale ; l&rsquo;espace se maintient depuis de nombreuses ann\u00e9es uniquement par amour de l&rsquo;art ; lors des rencontres, on lit \u00e0 voix haute. Dans un monde o\u00f9 la communication est virtuelle et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, o\u00f9 l&rsquo;on peut effacer ce que l&rsquo;on \u00e9crit et o\u00f9 ce qui ennuie est jet\u00e9, ici la pr\u00e9sence est exigeante. La connexion est r\u00e9elle, et une attention totale envers l&rsquo;autre est requise. Cet espace d\u00e9fie la logique marchande et productive qui r\u00e8gne actuellement, nous invitant \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sents, \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 ressentir. Suspendre la r\u00e9alit\u00e9 pendant deux heures et se laisser porter par ce monde fictif, riche et complexe. C&rsquo;est dans l&rsquo;inconfort de la proximit\u00e9 que se forgent des liens authentiques, o\u00f9 l&rsquo;on apprend \u00e0 soutenir des conversations profondes, m\u00eame lorsqu&rsquo;on est en d\u00e9saccord. L&rsquo;amiti\u00e9 devient un refuge o\u00f9 l&rsquo;on peut se perdre dans le meilleur sens du terme et embrasser la complexit\u00e9 de la vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les proustiens affirment avoir un lien profond avec Proust et conna\u00eetre le personnage d&rsquo;Albertine mieux qu&rsquo;ils ne connaissent leurs proches. Mais sans s&rsquo;en rendre compte, \u00e0 travers la litt\u00e9rature, ils ont \u00e9galement forg\u00e9 entre eux un lien singulier : un refuge contre la solitude, une voie pour se conna\u00eetre et partager des exp\u00e9riences.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Accompagn\u00e9e par la r\u00e9alisatrice du documentaire, Mar\u00eda \u00c1lvarez, j&rsquo;ai discut\u00e9 avec certains membres du groupe (Alberto Gelman, Elisa Grigo et Susana Borodienz) qui m&rsquo;ont partag\u00e9 leurs r\u00e9flexions sur l&rsquo;amiti\u00e9, ce qui les lie \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage de Proust et l&rsquo;impact que les rencontres litt\u00e9raires ont eu sur leurs vies au cours de plus de deux d\u00e9cennies.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>La Revue : Cela fait plus de 23 ans que vous vous r\u00e9unissez. Vous consid\u00e9rez-vous comme des amis ?\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Alberto Gelman :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> Nous sommes collectivement amis de Proust, mais pas entre nous. Il faudrait d\u00e9finir ce qu&rsquo;est l&rsquo;amiti\u00e9. Nous sommes un groupe de personnes int\u00e9ress\u00e9es par la litt\u00e9rature et par les questions existentielles. C&rsquo;est un espace o\u00f9 l&rsquo;on vient parler de choses importantes, dont on ne parle souvent pas avec ses amis. Dans le groupe, on y arrive. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 beaucoup de gens ici. Je ne sais pas si c&rsquo;\u00e9tait de l&rsquo;amiti\u00e9 ou non, mais quand ils arr\u00eatent de venir, cela repr\u00e9sente de grandes pertes personnelles ; parce que des gens avec qui parler de choses vitales, il n&rsquo;y en a pas beaucoup.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Ces rencontres ne se sont jamais suspendues\u2026 C&rsquo;est incroyable non\u00a0?\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Susana Borodienz :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> La continuit\u00e9 est fondamentale dans la vie et aussi dans l&rsquo;amiti\u00e9, maintenant que j&rsquo;y pense. Si vous arr\u00eatez de voir un ami, vous devenez triste, vous ressentez un vide ; si cela vous est \u00e9gal de le voir ou non, alors c&rsquo;est une simple connaissance. Avec Proust, c&rsquo;est la m\u00eame chose, si j&rsquo;arr\u00eate de le lire, je deviens triste.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Que dire de l&rsquo;engagement et de la discipline que cela implique\u00a0?\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>AG : <\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Venir ici est un effort, ce n&rsquo;est pas du loisir. Bon, il y a une part de plaisir bien-s\u00fbr, mais il serait beaucoup plus facile d&rsquo;aller voir un match au stade, de rester chez soi ou d&rsquo;aller au cin\u00e9ma que de venir ici pour lire et parler de la vieillesse, du temps, de sujets profonds&#8230; Ceux d&rsquo;entre nous qui continuent \u00e0 assister aux r\u00e9unions aiment le groupe et Proust ; nous aimons partager cet espace. C&rsquo;est sacr\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Mar\u00eda, qu&rsquo;est-ce qui vous a interpell\u00e9e dans ce groupe au point d&rsquo;en faire un film ?\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Mar\u00eda Alvarez :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s admirative du fait qu&rsquo;ils maintiennent la rencontre et cette passion pour l&rsquo;\u0153uvre pendant si longtemps. Je me suis beaucoup identifi\u00e9 \u00e0 eux. Toute ma vie tourne autour du cin\u00e9ma et de l&rsquo;art. C&rsquo;est mon travail, mais c&rsquo;est aussi une obsession. Avoir cette passion, ce n&rsquo;est pas rien. Cela peut \u00eatre une fa\u00e7on de supporter les limites que te pose la r\u00e9alit\u00e9 ou des circonstances douloureuses.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Vous avez film\u00e9 les rencontres pendant quatre ans. Que vous a apport\u00e9 cette exp\u00e9rience\u00a0?<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>MA :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> Je suis tr\u00e8s \u00e9mue que le groupe continue, m\u00eame s&rsquo;il y a des personnes qui manquent beaucoup. Le groupe semble ne pas avoir chang\u00e9 : c&rsquo;est quelque chose de tragique et beau \u00e0 la fois&#8230; Ils ont accept\u00e9 les absences comme faisant partie de la vie et ont continu\u00e9. C&rsquo;est la le\u00e7on qu&rsquo;ils nous donnent : assumer les pertes et les douleurs, faire avec ce qui reste et continuer. C&rsquo;est une autre forme de r\u00e9sistance \u00e0 laquelle je n&rsquo;avais pas pens\u00e9 quand j&rsquo;ai fait le film. Quand je viens aux rencontres, je me dis que les absents sont encore l\u00e0, parce qu&rsquo;ils vivent dans le film.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Bien que l&rsquo;amiti\u00e9 ne soit pas un axe central du documentaire, que pensez-vous en tant que spectatrice et participante de ces rencontres de lecture\u00a0?<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>MA :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> C&rsquo;est vrai que pour moi l&rsquo;amiti\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas un axe central du film. Mais je crois que les rencontres pr\u00e9sentiel sont exigeantes. Elles cr\u00e9ent un lieu de r\u00e9sistance, en plus d&rsquo;\u00eatre un r\u00e9seau affectif. L&rsquo;amiti\u00e9 te pose des d\u00e9fis. Maintenir une amiti\u00e9 implique un risque : des lieux inconfortables, des d\u00e9saccords. Aujourd&rsquo;hui, face \u00e0 n&rsquo;importe quel inconfort, on baisse les bras. Nous vivons la vie en essayant de nous la faciliter et, au fond, la vie est plus complexe que cela, ou du moins la vraie vie. Sinon, il y a l&rsquo;option d&rsquo;une vie sans douleur, dans laquelle tout le monde pense comme toi et tu ne rencontres personne, ni toi-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Pourquoi Proust et pas un autre auteur ?\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>AG :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> Je continue \u00e0 lire Proust parce qu&rsquo;\u00e0 chaque nouvelle lecture, je fais de nouvelles d\u00e9couvertes. Proust est grand&#8230; En r\u00e9alit\u00e9, il dit que les faits sont superficiels. L&rsquo;important est ce qu&rsquo;il y a en dessous. Et je me demande : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a en dessous ? Par ailleurs, on \u00e9prouve du plaisir dans le lyrisme des pages, au-del\u00e0 du sens. Cela te comble.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>SM : <\/b><span style=\"font-weight: 400;\">Pour moi, c&rsquo;est un acte de r\u00e9bellion. Et bien qu&rsquo;il ne soit pas mon \u00e9crivain pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, ce qui me passe avec Proust est unique. Quand je le lis, je sens que j&rsquo;entre dans une pi\u00e8ce, je ferme la porte et je suis seule avec lui. Je me sens dans un monde \u00e0 part.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Elisa Grigo :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> Pour moi, Proust signifie un temps retrouv\u00e9. Je me connecte \u00e0 un monde d&rsquo;hypersensibilit\u00e9, qui \u00e9veille la sensibilit\u00e9 au monde. Je sens que j&rsquo;ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 une sensibilit\u00e9 que je n&rsquo;avais pas jusqu&rsquo;ici.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>LR : Comment la lecture groupale modifie-t-elle l&rsquo;exp\u00e9rience ?\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>AG :<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> Les lectures se nourrissent les unes des autres. Nous lisons et parlons de la vie. Nous donnons vie \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Proust. Je sens que je travaille pour lui (il rit). Je crois que s&rsquo;il \u00e9tait l\u00e0, il serait content de moi et du groupe.<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><b>\u2014<\/b><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b><i>Mini bio<\/i><\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Mar\u00eda Alvarez <\/b><span style=\"font-weight: 400;\">est \u00e9crivaine et r\u00e9alisatrice de cin\u00e9ma. Elle a sign\u00e9 une trilogie documentaire compos\u00e9e de \u00ab\u00a0Las cin\u00e9philas\u00a0\u00bb (2017), \u00ab\u00a0El tiempo perdido\u00a0\u00bb (2020) et \u00ab\u00a0Las cercanas\u00a0\u00bb (2021), dans laquelle elle aborde de mani\u00e8re involontaire le passage du temps et l&rsquo;art comme une forme n\u00e9cessaire d&rsquo;habiter le monde et d&rsquo;y survivre.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un bar de Recoleta, des lecteurs d&rsquo;un certain \u00e2ge plongent dans une \u0153uvre infinie. En s&rsquo;\u00e9garant entre les lignes du roman, ils deviennent des amis involontaires&#8230; \u00ab\u00a0Amis de Proust\u00a0\u00bb. &nbsp; Proust \u00e9tait contre l&rsquo;amiti\u00e9, qu&rsquo;il d\u00e9crit comme une exp\u00e9rience pleine de contradictions et source de malaises. 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