{"id":149583,"date":"2025-04-01T12:12:01","date_gmt":"2025-04-01T15:12:01","guid":{"rendered":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/?p=149583"},"modified":"2025-05-21T12:12:26","modified_gmt":"2025-05-21T15:12:26","slug":"larevue3-minjuin-peralta-ramos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/fr\/larevue3-minjuin-peralta-ramos\/","title":{"rendered":"Marta &#038; Federico, une amiti\u00e9 qui reste une \u00e9nigme"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Marta Minuj\u00edn et Federico Peralta Ramos, deux g\u00e9ants de l&rsquo;art argentin, avaient beaucoup en commun et adoraient proclamer leur amour l&rsquo;un pour l&rsquo;autre. Aujourd&rsquo;hui, conna\u00eetre pr\u00e9cis\u00e9ment la raison de leur \u00ab\u00a0divorce\u00a0\u00bb amical rel\u00e8ve de la fiction. Mais comme, \u00e0 La Revue, nous adorons les fictions, nous avons men\u00e9 l&rsquo;enqu\u00eate.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Un jour, au beau milieu des ann\u00e9es 1970, Marta Minuj\u00edn a compos\u00e9 le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de son ami (et alter ego) Federico Peralta Ramos. Rien d&rsquo;inhabituel entre les deux amis intimes. Sauf que, ce jour-l\u00e0, en entendant sa voix, Federico lui a raccroch\u00e9 brutalement au nez. Depuis ce jour-l\u00e0, Federico a cess\u00e9 de lui adresser la parole et ne l&rsquo;a plus jamais salu\u00e9e. Selon Marta, il l&rsquo;ignorait compl\u00e8tement. Quand on lui demandait des explications, Federico r\u00e9pondait toujours\u00a0quelque chose comme : <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Je me suis divorc\u00e9 de Marta parce que je suis las qu&rsquo;elle me vole mes id\u00e9es\u00a0\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> ou \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">je suis las de la nourrir m\u00e9taphysiquement\u00a0\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ainsi s&rsquo;est produite la rupture entre deux personnages fondamentaux de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art contemporain argentin. Deux plan\u00e8tes \u00e0 part enti\u00e8re qui se sont retrouv\u00e9s sur la m\u00eame\u00a0 orbite pendant un certain temps. Alors, peut-on vraiment divorcer d&rsquo;un ami ? Comment nomme-t-on ces ruptures qui surviennent parfois entre amis ?<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><b>Affinit\u00e9 cosmique<\/b><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Federico et Marta faisaient partie de l&rsquo;avant-garde artistique porte\u00f1a des ann\u00e9es 1960 qui, avec l&rsquo;Institut Di Tella comme navire amiral, a boulevers\u00e9 tous les param\u00e8tres de l&rsquo;art argentin. Ces deux excentriques ont su faire communaut\u00e9 dans les bars de la \u00ab\u00a0manzana loca\u00a0\u00bb, tel qu&rsquo;on appelait les environs du Di Tella. Ils se montraient ensemble \u00e0 la Galerie del Este, au Florida Garden ou \u00e0 La Rambla. Ils se sont connus dans cet environnement si vari\u00e9 d&rsquo;artistes \u00e9tranges, de discussions de caf\u00e9, d&rsquo;\u00e9bullition d&rsquo;id\u00e9es et d&rsquo;exp\u00e9rimentations cr\u00e9atives. On dit que le peintre Pier Cantamessa fut l&rsquo;entremetteur de cette amiti\u00e9. Pendant un temps, ils formaient une sorte de trio surnomm\u00e9 \u00ab les trois mousquetaires \u00bb. Mais dans ce rapprochement, il y avait une chimie sp\u00e9ciale entre Marta et Federico, ils se sont aim\u00e9s, unis par une affinit\u00e9 cosmique, puis sont devenus ins\u00e9parables.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Federico fut le pr\u00e9curseur d&rsquo;un dada\u00efsme local, une sorte de Duchamp porte\u00f1o, selon Mar\u00eda Gainza, qui a fait du geste artistique sa marque de fabrique. Il a commenc\u00e9 comme artiste plasticien, mais est rapidement devenu lui-m\u00eame l&rsquo;objet de son \u0153uvre : ses interventions publiques, g\u00e9n\u00e9rant des situations, poursuivant des conversations, r\u00e9citant, \u00e9crivant sur des serviettes ou chantant des chansons comme \u00ab\u00a0L&rsquo;heure des magiciens\u00a0\u00bb. Il \u00e9tait ancr\u00e9 \u00e0 Buenos Aires : <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0J&rsquo;aime \u00eatre ici \u00ab\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, dit son po\u00e8me. Marta, en revanche, voyageait. Dans les ann\u00e9es 1960, elle a fait de longs s\u00e9jours \u00e0 Paris, o\u00f9 elle a d\u00e9velopp\u00e9 ses sculptures habitables avec des matelas et les premiers happenings, et aussi \u00e0 New York, o\u00f9 elle a embrass\u00e9 le mouvement hippie, la psych\u00e9d\u00e9lisme et le pop art. Quand elle revenait en Argentine, elle r\u00e9alisait des projets ambitieux comme les installations La Menesunda ou El Batacazo. Mais d\u00e8s qu&rsquo;elle obtenait une source de financement, elle repartait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger.<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><b>Les premiers clous du cercueil<\/b><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Quand ils se retrouvaient \u00e0 Buenos Aires, Federico et Marta se retrouvaient tous les jours au Florida Garden et passaient l&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e0 discuter. Marta affirme qu&rsquo;ils \u00e9taient li\u00e9s par une sorte d&rsquo;amour platonique, qu&rsquo;ils inventaient sans cesse et aimaient parler po\u00e9tiquement. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab\u00a0Nous mangions des \u0153ufs durs avec du caf\u00e9. Une fois, j&rsquo;ai demand\u00e9 un \u0153uf et Federico en a demand\u00e9 deux ; j&rsquo;en ai demand\u00e9 trois et Federico en a demand\u00e9 quatre, et ainsi de suite jusqu&rsquo;\u00e0 manger plus de vingt\u00a0\u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, raconte-t-elle dans le livre <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Del infinito al bife,<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> d&rsquo;Esteban Feune de Colombi. Ils f\u00eataient leur anniversaire \u00e0 un jour d&rsquo;intervalle, Federico le 29 janvier et Marta le 30. Ils aimaient les f\u00eater ensemble dans un restaurant de la rue Reconquista. Ils s&rsquo;adoraient. Quand Marta prenait du LSD, il en gardait un sur lui sans le prendre (lui ne buvait pas d&rsquo;alcool et ne consommait pas de drogues). Federico fr\u00e9quentait les bordels et cabarets, et Marta l&rsquo;y accompagnait souvent. Ils parlaient avec des prostitu\u00e9es, des stripteaseuses et des contorsionnistes. Federico emmenait m\u00eame Marta \u00e0 ses s\u00e9ances avec le psychanalyste Jaime Rojas-Berm\u00fadez.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Aujourd&rsquo;hui, Minuj\u00edn affirme que leur rupture \u00e9tait due \u00e0 la jalousie de Federico. En 1975, elle a r\u00e9alis\u00e9 la performance participative <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Academia del Fracaso<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> au CAyC, une \u0153uvre n\u00e9e des conversations avec Peralta Ramos au Florida Garden. Elle l&rsquo;a invit\u00e9 \u00e0 parler, et Federico a commenc\u00e9 \u00e0 la critiquer\u00a0: elle partait aux \u00c9tats-Unis pour voler des id\u00e9es et les ramener en Argentine. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas atypique, Federico avait l&rsquo;habitude de faire de telles choses quand on l&rsquo;invitait \u00e0 prendre la parole. Mais peut-\u00eatre ces mots furent-ils r\u00e9ellement les premiers clous du cercueil dans lequel reposerait plus tard leur amiti\u00e9. Ils \u00e9taient diff\u00e9rents. Tous deux ont remport\u00e9 la bourse Guggenheim : Minuj\u00edn en 1966, avec laquelle elle s&rsquo;est rendue \u00e0 New York ; Peralta Ramos en 1968, mais au lieu de voyager aux \u00c9tats-Unis, il est rest\u00e9 \u00e0 Buenos Aires et a d\u00e9pens\u00e9 l&rsquo;argent en invitant tous ses amis \u00e0 grand d\u00eener \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel Alvear.<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><b>Rumeurs, histoires, inventions<\/b><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Les amiti\u00e9s sont des territoires fragiles, mouvants. Ce lien parfois ne trouve pas sa place dans la hi\u00e9rarchie des relations interpersonnelles, \u00e0 l&rsquo;ombre du couple ou de la famille qui ont des cadres l\u00e9gaux qui les l\u00e9gitiment. C&rsquo;est pourquoi la rupture d&rsquo;une amiti\u00e9 tombe toujours dans l&rsquo;oubli. Une amiti\u00e9 peut se terminer par l&rsquo;usure du temps, par la perte d&rsquo;int\u00e9r\u00eats communs, par la distance, ou peut prendre fin \u00e0 partir d&rsquo;une confrontation. En anglais, il existe le terme \u00ab\u00a0feud\u00a0\u00bb, qui fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une longue inimiti\u00e9 due \u00e0 un d\u00e9saccord stupide. \u00ab\u00a0Feud\u00a0\u00bb est le titre de la s\u00e9rie de Ryan Murphy qui a port\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran d&#8217;embl\u00e9matiques querelles de la culture populaire am\u00e9ricaine du XXe si\u00e8cle : la dispute entre Joan Crawford et Bette Davis lors du tournage de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Qu&rsquo;est-il arriv\u00e9 \u00e0 Baby Jane ?<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et la m\u00e9sentente entre Truman Capote et ses riches amies de la haute soci\u00e9t\u00e9 new-yorkaise. Dans une r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le, si nous voulions tourner une nouvelle saison de \u00ab\u00a0Feud\u00a0\u00bb en Am\u00e9rique du Sud, la rupture du lien entre Federico Peralta Ramos et Marta Minuj\u00edn serait un excellent point de d\u00e9part.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-weight: 400;\">Un lien rompu entre deux amis est un hiatus qui offre un espace blanc sur lequel laisser libre cours \u00e0 l&rsquo;imagination. Dans le domaine de la fiction, nous pouvons \u00e9laborer une liste infinie de raisons qui auraient pu conduire deux personnes tr\u00e8s proches \u00e0 prendre des chemins s\u00e9par\u00e9s. Nous pouvons imaginer Federico Peralta Ramos tournant le dos \u00e0 Marta Minuj\u00edn dans le Florida Garden ou Marta d\u00e9truisant les \u0153uvres que Federico lui avait offertes \u00e0 des temps plus heureux. Une amiti\u00e9 est avant tout un secret. Seuls les int\u00e9ress\u00e9s connaissent vraiment ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 entre eux. Tenter de s&rsquo;en approcher de l&rsquo;ext\u00e9rieur, c&rsquo;est s&rsquo;assurer un \u00e9chec. Le reste n&rsquo;est que rumeurs, comm\u00e9rages, inventions. Mais la fiction s&rsquo;av\u00e8re aussi un r\u00e9confort salutaire face \u00e0 l&rsquo;indicible. Federico est mort en 1992. Marta s&rsquo;en souvient avec tendresse, puisqu&rsquo;il restera toujours son meilleur ami du monde de l&rsquo;art. Leurs ann\u00e9es d&rsquo;amiti\u00e9\u00a0 sont devenues mythiques. Les motifs de leur s\u00e9paration restent une \u00e9nigme, qui continue de flotter dans le ciel de Buenos Aires.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marta Minuj\u00edn et Federico Peralta Ramos, deux g\u00e9ants de l&rsquo;art argentin, avaient beaucoup en commun et adoraient proclamer leur amour l&rsquo;un pour l&rsquo;autre. 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