{"id":145663,"date":"2024-08-17T10:37:48","date_gmt":"2024-08-17T13:37:48","guid":{"rendered":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/?p=145663"},"modified":"2024-11-11T17:31:05","modified_gmt":"2024-11-11T20:31:05","slug":"larevue2-voisine-pdarmon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/buenosairesconnect.com\/fr\/larevue2-voisine-pdarmon\/","title":{"rendered":"Paule Darmon : nomadisme et \u00e9criture"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><b>\u00c9crire sur quelqu&rsquo;un de r\u00e9el, c&rsquo;est en faire un personnage. Il y a des limites \u00e0 respecter. La v\u00e9rit\u00e9 tire les r\u00eanes de la fiction et il semblerait impossible de faire de Paule un oiseau ou une sir\u00e8ne ou la couleur orange de ses tableaux.<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Entrons dans le texte comme dans une maison. D&rsquo;abord l&rsquo;entr\u00e9e. Un immeuble Art d\u00e9co, un ascenseur aux portes \u00e9tranges comme des barreaux de cellule et un heurtoir ancien en forme de main. En faisant ce chemin, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 Paule, qui ne s&rsquo;attendait pas \u00e0 quelqu&rsquo;un d&rsquo;aussi grand. Elle m&rsquo;a pr\u00e9par\u00e9 un caf\u00e9 et m&rsquo;a offert des biscuits. Elle ne savait pas grand-chose de La Revue, alors je lui ai racont\u00e9 que j&rsquo;avais \u00e9crit sur Cort\u00e1zar dans l&rsquo;\u00e9dition pr\u00e9c\u00e9dente. Elle m&rsquo;a dit que sa m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;amie d&rsquo;Ugn\u00e9 Karvelis, \u00e9ditrice chez Gallimard et l&rsquo;une des derni\u00e8res compagnes de Cort\u00e1zar. Aussi, qu&rsquo;elle ne s&rsquo;\u00e9tait jamais sentie \u00e0 l&rsquo;aise dans le milieu litt\u00e9raire fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle tournait les pages, tout avait chang\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle est n\u00e9e \u00e0 Casablanca, dans une ville qu&rsquo;elle d\u00e9teste maintenant. La seule raison est le passage du temps, elle n&rsquo;y trouve plus sa place. Elle n&rsquo;a pas pu accompagner le changement de paysage, elle n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0. La famille a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 de mani\u00e8re abrupte. Son p\u00e8re \u00e9tait all\u00e9 faire une simple d\u00e9marche \u00e0 l&rsquo;administration publique. Le Maroc n&rsquo;\u00e9tait plus une terre fran\u00e7aise. Au bureau, on lui a dit que le document serait pr\u00eat dans trois jours. Il a \u00e9t\u00e9 surpris, ce n&rsquo;\u00e9tait pas si long. Quelqu&rsquo;un lui a fait un signe. Il l&rsquo;a compris et a sorti un billet. La d\u00e9marche est pass\u00e9e \u00e0 moins de 24 heures. Quand le p\u00e8re est rentr\u00e9 \u00e0 la maison, il a dit \u00ab\u00a0on s&rsquo;en va\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La destination fut une ville du nord de la France sortie des livres de lyc\u00e9e. En marchant dans Chaumont, Paule, \u00e0 dix-sept ans, avait l&rsquo;impression de tourner des pages. Tout avait chang\u00e9, y compris le prix des citrons. Un apr\u00e8s-midi, au march\u00e9, sa m\u00e8re en demanda deux kilos. Le vendeur la regarda les yeux \u00e9carquill\u00e9s, comme devant un sacril\u00e8ge. \u00ab\u00a0Regardez, ils co\u00fbtent deux francs chacun\u00a0\u00bb. Ce fut alors la m\u00e8re qui ouvrit grand les yeux, comme escroqu\u00e9e. \u00ab\u00a02 francs le citron\u00a0\u00bb, s&rsquo;\u00e9cria-t-elle, \u00ab\u00a0d&rsquo;o\u00f9 je viens, on te les jette \u00e0 la t\u00eate\u00a0\u00bb. Et c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;elles quitt\u00e8rent le march\u00e9, sa m\u00e8re pensant peut-\u00eatre aux dangers de l&rsquo;immigration, ou que les vendeurs de fruits et l\u00e9gumes pouvaient \u00eatre des voleurs, peut-\u00eatre ressentit-elle de la col\u00e8re contre son mari.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre jour, dans le train, Paule dit \u00e0 une femme qu&rsquo;elle venait de Casablanca. La passag\u00e8re la regarda fixement puis lui demanda si en Afrique, on coupait les dents de devant des filles. Paule ne sut que r\u00e9pondre. Elle improvisa un rire ou s&rsquo;\u00e9loigna, ou la femme descendait bient\u00f4t. Ensuite, elle toucha ses incisives qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait cass\u00e9es enfant en tombant en jouant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 cette \u00e9poque, elle voulait \u00eatre architecte mais son p\u00e8re lui dit qu&rsquo;elle finirait comme la secr\u00e9taire d&rsquo;un mari architecte. Il faudrait encore beaucoup de temps pour rompre avec l&rsquo;autorit\u00e9 paternelle : un mariage, des d\u00e9m\u00e9nagements, un divorce, un enfant, etc. L&rsquo;\u00e9criture \u00e9tait quelque part dans un creux, cach\u00e9e comme une taupe. Pour quitter la maison familiale, elle partit dans un internat pour se former comme professeur d&rsquo;\u00e9ducation physique. Elle \u00e9tait bonne nageuse, elle aimait le sport, le plein air. L&rsquo;internat, bien que dans un ch\u00e2teau, ne fut pas une bonne id\u00e9e. Elle voulut arr\u00eater et le p\u00e8re fut cat\u00e9gorique : \u00ab\u00a0Si tu commences, tu termines\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s trois ans, le corps de Paule, mince et \u00e9lanc\u00e9, gagna en muscle, en structure, en solidit\u00e9. Le changement, pour quelqu&rsquo;un qui ne le cherchait pas, \u00e9tait un rappel de la fuite. Finalement, Paule d\u00e9sob\u00e9it et partit sans terminer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, elle se maria pour satisfaire les attentes. Il \u00e9tait aimable, conciliant, juif, de la branche ashk\u00e9naze. Paule, cependant, vient d&rsquo;une m\u00e8re de famille rabbinique s\u00e9farade, de ceux expuls\u00e9s par Isabelle la Catholique. Les diff\u00e9rences \u00e9taient grandes. D&rsquo;autre part, les parents de son mari avaient \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la mort dans les camps de concentration. Le reste de la famille avait \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9. Cela avait laiss\u00e9 des s\u00e9quelles. La belle-m\u00e8re de Paule ne tol\u00e9rait pas les retards, les bruits forts, toute d\u00e9viation de ce qui \u00e9tait attendu. Pour faire face \u00e0 sa nouvelle vie conjugale, Paule dut adopter la politique du laisser-faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Passer de l&rsquo;autorit\u00e9 du p\u00e8re<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour, en marchant avec son fils, elle tomba sur un arbuste orange. Ils rentr\u00e8rent vite \u00e0 la maison, elle d\u00e9gagea la table, chercha du papier, des couleurs et ainsi commen\u00e7a la peinture. Son appartement \u00e0 Buenos Aires est plein d&rsquo;orange : murs, chaises, lampes, le canap\u00e9 du salon, quelques tableaux. J&rsquo;ai demand\u00e9 \u00e0 Paule si elle avait encore cette premi\u00e8re toile avec l&rsquo;arbuste, mais non.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9criture a commenc\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, dans les ann\u00e9es soixante-dix. \u00ab\u00a0J&rsquo;\u00e9crivais mieux quand je n&rsquo;\u00e9tais pas \u00e0 la maison\u00a0\u00bb, m&rsquo;a dit Paule. Son premier livre, Baisse les yeux, Sarah, est le r\u00e9cit d&rsquo;une femme juive, n\u00e9e \u00e0 Casablanca, qui se rebelle contre le pouvoir masculin. \u00ab\u00a0Je voulais montrer qu&rsquo;une femme au Maroc passait de l&rsquo;autorit\u00e9 de son p\u00e8re \u00e0 celle de son mari\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le premier roman qui a donn\u00e9 une voix \u00e0 un corps juif, f\u00e9minin, fran\u00e7ais, p\u00e9riph\u00e9rique et migrant. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on lui a dit chez Grasset, maison d&rsquo;\u00e9dition qui a accompagn\u00e9 Paule dans la transformation du premier manuscrit, plus proche d&rsquo;un journal intime, en le roman qui fut publi\u00e9 ensuite. Malgr\u00e9 le dramatique du sujet, l&rsquo;humour traverse l&rsquo;\u00e9criture de Paule. Elle a un rire qui d\u00e9borde de son visage, mais elle n&rsquo;aime pas comment elle appara\u00eet sur les photos quand elle rit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s son deuxi\u00e8me livre, L&rsquo;Homme adult\u00e8re, elle a continu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire pour le cin\u00e9ma et la t\u00e9l\u00e9vision. Apr\u00e8s une p\u00e9riode de voyages, elle est arriv\u00e9e \u00e0 Buenos Aires en 2007. Elle a d\u00e9cid\u00e9 de rester assez rapidement. Elle est tomb\u00e9e amoureuse de la lumi\u00e8re, de l&rsquo;espace, elle a eu l&rsquo;impression de revenir \u00e0 Casablanca. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du monde, elle a trouv\u00e9 une ville \u00e0 certains \u00e9gards jumelle, qui lui a donn\u00e9 avec le temps la joie du tango.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En plus de fr\u00e9quenter religieusement les milongas, elle a termin\u00e9 ici son troisi\u00e8me roman, fruit d&rsquo;une exp\u00e9rience personnelle. Elle s&rsquo;est obs\u00e9d\u00e9e pour l&rsquo;espion isra\u00e9lien Eli Cohen, a \u00e9crit un sc\u00e9nario qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 et a voulu que Robert de Niro le joue. Ainsi est n\u00e9 Robert de Niro, le Mossad et moi, dont la protagoniste, Dora Bessis, n\u00e9e au Maroc, intercale des fragments du sc\u00e9nario qu&rsquo;elle \u00e9crit, tout en faisant avancer la narration avec sa propre histoire. Paule s&rsquo;utilise comme principe parce que c&rsquo;est ce qu&rsquo;elle a de plus \u00e0 port\u00e9e de main. Ensuite, le r\u00e9cit la d\u00e9passe, elle joue tous les personnages, les sc\u00e9narios se multiplient et les co\u00efncidences autobiographiques servent \u00e0 ce que nous, lecteurs, mordions \u00e0 l&rsquo;hame\u00e7on.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une grande partie de cet apr\u00e8s-midi avec Paule, j&rsquo;\u00e9tais assis face \u00e0 un tableau jaune et bleu, avec une sorte de totem g\u00e9om\u00e9trique apparent\u00e9 \u00e0 De Chirico ou Bacon. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur du totem, un couple pris dans une \u00e9treinte de pierre. La deuxi\u00e8me fois que nous nous sommes vus, elle m&rsquo;a dit qu&rsquo;elle l&rsquo;avait fait quand elle \u00e9tait mari\u00e9e. Elle ne peint plus beaucoup maintenant, mais elle aimerait s&rsquo;y remettre. L&rsquo;\u00e9criture continue de l&rsquo;accompagner. En 2023, elle a sorti son dernier roman, Cherche David \u00e9perdument, et elle travaille sur un livre de nouvelles sur des histoires du Maroc bas\u00e9es sur des souvenirs ou des interviews qu&rsquo;elle a faites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s lui avoir pris des photos, je me suis rendu compte que Paule a quelque chose de ma grand-m\u00e8re. Selon l&rsquo;angle, elle ressemble aussi \u00e0 Lispector, l&rsquo;une de mes \u00e9crivaines pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. Avant de terminer, si Paule venait \u00e0 lire ce profil, je voudrais lui partager quelques vers d&rsquo;Athena Farrokhzad, po\u00e9tesse su\u00e9do-iranienne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma grand-m\u00e8re a dit : Quand tu es d&rsquo;un endroit, c&rsquo;est in\u00e9luctable<br \/>\nTu peux dire, j&rsquo;ai chang\u00e9 l\u00e0-bas<br \/>\nj&rsquo;ai arr\u00eat\u00e9 de ramasser des pierres<br \/>\nOu je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 faite pour l&rsquo;aube qui assi\u00e8ge le gel<br \/>\nMais tu ne peux jamais dire, je ne suis de nulle part<br \/>\nC&rsquo;est pourquoi, si un jour tu vendais ton appartement, Paule, ne t&rsquo;afflige pas, car tu portes le Maroc sur ton dos depuis le jour o\u00f9 tu l&rsquo;as quitt\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crire sur quelqu&rsquo;un de r\u00e9el, c&rsquo;est en faire un personnage. Il y a des limites \u00e0 respecter. 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